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 d’ADHEOS

Bras droit de Marine Le Pen, Florian Philippot, «outé» en 2014, a contribué à la dédiabolisation du Front national, notamment auprès de l’électorat gay français.
 
Les sondages, jusqu’ici, sont unanimes. Quinze ans après son père, Marine Le Pen devrait être présente, le 7 mai prochain, au deuxième tour de l’élection présidentielle française. La candidate du Front national (FN) a notamment promis en cas de victoire de revenir sur l’une des mesures emblématiques du gouvernement socialiste sortant: le mariage pour tous, qu’elle remplacerait par un contrat d’union civile. Pour son bras droit, Florian Philippot, le sujet n’est cependant pas une priorité: «La question de la culture du bonsaï compte aussi beaucoup, ce n’est pas pour autant que l’on va lancer un collectif sur le sujet.» Glissée en avril dernier dans les colonnes du Monde, la petite phrase de l’un des vice-présidents du parti d’extrême droite, outé en 2014 par le magazine «Closer», avait fait s’étrangler plusieurs de ses camarades, à commencer par Marion Maréchal-Le Pen. «Si la culture du bonsaï entraînait des millions de gens dans la rue, cela vaudrait le coup de s’y intéresser» avait alors répondu la petite-fille de Jean-Marie Le Pen, jeune députée du Vaucluse, en référence aux nombreuses manifestations contre l’adoption du mariage égalitaire en France.
 
Florian Philippot a finalement eu le dernier mot en plaçant bien en évidence, près de lui, dans une vidéo publiée sur sa page Facebook après l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice, un faux poivrier de Chine. Bonsaï! L’épisode peut paraître anodin. Il est pourtant révélateur d’une ligne de fracture au sein du FN. D’un côté: les tenants de sa dédiabolisation, stratégie défendue par Philippot et sa garde rapprochée – des jeunes têtes bien faites et bien pleines tout juste sorties de grandes écoles – pour lui permettre de capter un électorat plus large. De l’autre: la frange conservatrice, rangée derrière Maréchal-Le Pen. La présidente du parti, Marine Le Pen, s’adonne au milieu à un numéro d’équilibriste afin de ne froisser aucun de ses militants. Elle a ainsi laissé à sa nièce le soin de battre le pavé contre le mariage pour tous, restant de son côté étonnamment discrète sur la question.
 
Prise de guerre
 
Un «jeu dangereux» pour la journaliste indépendante Marie-Pierre Bourgeois, auteure de Rose Marine (éditions du Moment), une enquête sur le FN et l’homosexualité: «Marine Le Pen a réussi, en partie, à se débarrasser de l’image antisémite du parti. Il lui reste à casser aussi son image homophobe. Elle peine à rallier l’électorat urbain et diplômé et draguer cette nouvelle clientèle passe par la communauté LGBT.» Sébastien Chenu s’est laissé séduire. Fondateur de GayLib, cercle de réflexion de l’UMP (droite) sur les questions LGBT, il a eu l’impression de faire «un deuxième comingout» en rejoignant le FN à la fin de l’année 2014. «J’ai perdu quelques amis au passage, qui n’étaient donc pas de vrais amis, mais j’en ai gagné d’autres», raconte-t-il. Je n’ai pas le sentiment de m’être renié. Beaucoup vivent sur des fantasmes de ce que serait le FN. Moi le premier, lorsque j’ai rejoint le parti, j’en avais une image très dégradée et je l’ai dit à Marine Le Pen la première fois que je l’ai rencontrée. «Je pensais voir des conservateurs, des réactionnaires, des racistes, des gens qui détestaient leurs voisins. Je n’ai trouvé que des patriotes authentiques.»
 
Sébastien Chenu est d’après Marie-Pierre Bourgeois une «prise de guerre» importante pour la dirigeante frontiste quand on sait que les gays représentent plus 6 % de l’électorat français. L’intéressé se défend néanmoins d’être instrumentalisé: «Lorsque j’ai été nommé à la tête de la fédération du Nord, la plus importante de France, j’ai dit aux militants à quel point ils n’avaient pas de chance. Leur nouveau patron était non seulement un parachuté, mais aussi issu d’un autre mouvement politique et un pédé. Je n’ai jamais eu le moindre problème et j’interviens sur tous les sujets, alors qu’il y a avait un peu un côté gay de service à l’UMP.»
 
Vote communautaire
 
Ce nouveau visage du FN, dont plusieurs cadres, très présents dans les médias, sont ouvertement homosexuels, explique sans doute en partie son attrait grandissant auprès des électeurs gays, traditionnellement portés à gauche. Selon un sondage du Cevipof, 32,45 % des couples homosexuels mariés ont voté pour le parti d’extrême droite au premier tour des élections régionales de 2015, contre moins de 30 % pour les couples hétérosexuels mariés. «Je ne suis pas sociologue, mais c’est peut-être dû au fait que Marine Le Pen véhicule une idée de protection des citoyens, avance Sébastien Chenu. Je ne crois pas au vote communautaire. Les gays de ce pays vivent comme tout le monde et ont les mêmes problèmes que tout le monde. Ceux qui bossent paient trop d’impôts, ceux qui vivent dans des quartiers difficiles peuvent se faire agresser.» Même constat chez Marie-Pierre Bourgeois: «Le parti est opposé au mariage pour tous, mais cette question passe au second plan, après la sécurité, pour beaucoup de gays qui ont simplement envie de rentrer chez eux tranquillement le soir après le boulot.»
 
32,45 % des couples homosexuels mariés auraient voté FN au régionales de 2015.
 
C’est ce qui a notamment convaincu Matthieu Chartraire de prendre sa carte au FN. Le ralliement de ce jeune commercial à la plastique avantageuse a beaucoup fait parler. Et pour cause: il a été élu Mister Gay 2015 par les lecteurs de Têtu. Le magazine français a changé depuis le règlement de son concours, avec l’adoption d’une charte de déontologie encourageant les candidats à s’engager à défendre les intérêts de la communauté LGBT. «Ce n’est pas parce qu’on est homo qu’on est obligé de voter à gauche», confie Matthieu dans un long portrait du journal Libération, content de prendre ses distances avec «ces pédés qui se retrouvent au Queen le dimanche soir à Paris et qui ne pensent qu’au cul». En couple depuis 27 ans et récemment mariés, Boris et Éric se disent eux aussi, dans un documentaire de France 3 sur «les nouveaux électeurs de Marine Le Pen», disposés à voter pour la présidente du FN lors de l’élection présidentielle à venir. Pris à parti par des jeunes du coin, ils ont le sentiment que les débats autour du mariage égalitaire ont réveillé une homophobie latente en France et que Marine Le Pen est la seule à pouvoir «resserrer les boulons et rétablir une certaine justice».
 
«On m’a traité de gauchiste islamisé infiltré, de parasite LGBT, de déchet pédérastique (ou sa charmante variante: sodomite) et j’en passe.»
 
Attiré quant à lui par son discours souverainiste, Guillaume Laroze a milité pendant un an au FN, en tant que secrétaire général du collectif Marianne, chargé de diffuser les idées du parti dans le milieu étudiant, avant de rendre sa carte. Le jeune homme de 19 ans s’en est expliqué sur les réseaux sociaux dans un message plein d’amertume: «On m’a traité de ‹gauchiste islamisé infiltré› (sic), de ‹parasite LGBT›, de ‹déchet pédérastique› (ou sa charmante variante ‹sodomite›) et j’en passe.» Le FN serait selon lui «une cocotte minute sur le point d’exploser, où deux sensibilités bien différentes ont de plus en plus de mal à cohabiter, quoi qu’en disent officiellement les cadres».
 
Le ravalement de façade du parti cacherait des valeurs historiques encore bien présentes à la base. Son fondateur, Jean-Marie Le Pen, bien qu’il en ait été écarté, n’en reste pas moins très écouté chez certains militants frontistes et ne manque jamais une occasion de manifester sa rancœur personnelle envers Florian Philippot, à l’origine selon lui de son exclusion. Alors que ce dernier s’était paré d’un costume de chevalier à l’occasion d’une fête médiévale, celui qui avait un jour qualifié l’homosexualité d’ «anomalie biologique et sociale» l’a publiquement insulté, sur Twitter, en légendant sa photo d’un très subtil «Don Quichotte de la Jacquetta». Le numéro 2 du FN n’a pas répondu à la provocation. Sans doute trop occupé à tailler ses bonsaïs.