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 d’ADHEOS

Ils sont nombreux à parler au nom des femmes. Ils veulent remettre en cause notre droit fondamental de disposer de notre corps, mais savent-ils au moins de quoi ils parlent ?
 
J’ai subi une IVG par curetage en juillet dernier, et à la réflexion, je peux témoigner que le « confort » dont j’ai bénéficié est relatif.
 
Près de quarante ans après l’adoption de la loi Veil, alors que je pensais ce droit acquis, je me permets de porter à votre connaissance ma douloureuse expérience qui, à mon sens, illustre un net recul des pratiques et des mentalités dans ce domaine. Mais ça n’arrive pas qu’aux autres.
 
Un acte de confort, vraiment ?
 
Bien éduquée à la contraception, je ne pensais pas un jour, à l’âge de 41 ans, me trouver dans cette situation embarrassante. Et pourtant, en juillet dernier, j’ai sollicité une IVG – car nous devons « solliciter » ce droit – dans un hôpital public. Je ne reviendrai pas sur mes motivations, car je refuse par principe de justifier mon choix et les circonstances de cette intervention.
 
Cependant, quelles que soient mes raisons, c’est en pleurant, brisée par le chagrin, et en menant une lutte interne douloureuse que j’ai pris la décision d’arrêter ma grossesse. Je ne pensais pas, encore, que la société puisse considérer cet acte comme un acte de confort. Et je suis encore étonnée d’avoir pu aller au bout de ce parcours impitoyable sans rendre les armes.
 
Il faut tout d’abord d’obtenir un certificat de grossesse. La pénurie de gynécologues et leur agenda surchargé m’ont obligée à « camper » trois heures dans la salle d’attente de la clinique privée où j’avais mis ma fille au monde en « espérant que quelqu’un puisse me recevoir » comme me l’a asséné l’assistante du médecin, avec une mine réprobatrice.
 
Mon gynécologue – après un long sermon se concluant par « Je vous préviens, c’est la première et la dernière fois » – m’a alors fait subir une échographie avec le son et l’image. Nue sur la table et vulnérable, j’ai alors subi un interrogatoire en ligne se soldant par la question vicieuse : « Et si vous le gardez ? Il sera malheureux ? »
 
« Oh ! Le beau bébé ! »
 
Devant ma détermination, un second gynécologue a fait son entrée comme par hasard dans la salle d’examen, et s’exclamant de manière éloquente, devant ce que j’avais dans le ventre : « Oh ! Le beau bébé ! »
 
Je suis ressortie avec mon certificat, mais aussi avec les photos de l’écho et une ordonnance pour un bilan sanguin de grossesse, au cas où je « change d’avis »…
 
A ce stade, à la souffrance personnelle s’ajoute le sentiment humiliant d’être une enfant immature et capricieuse. Mais ce n’est que le début.
 
Vient ensuite le rendez-vous dans le centre d’orthogénie de l’hôpital de ma ville. Deux ou trois rendez-vous dans un cagibi sordide intelligemment situé en plein cœur du pôle « mère-enfant ». Assise à cet endroit stratégique, chacun peut savoir que celle qui attend sans avoir un gros ventre ou une poussette est une candidate à l’avortement. Au Moyen Age, on fait des piloris. En France, on fait des salles d’attente.
 
Je n’ai cependant rien à dire sur l’accueil de ce service qui a, je pense, fort à faire pour mener sa mission dans un environnement que j’ai compris hostile. J’aurais juste espéré des informations complètes sur l’horreur qui pouvait se produire par la suite et que j’aurais dû déceler dans cet avertissement : « Madame, vous n’êtes pas considérée comme une urgence au bloc. »
 
Humiliées, nous baissons les yeux
 
La veille d’entrer en service ambulatoire, qui prend en charge tant les avortements par curetage que les RU [avortements médicamenteux, ndlr], j’ai pris un petit cachet en déclarant devant témoins à haute et intelligible voix : « Je sollicite une interruption volontaire. » A ce stade, était-ce bien nécessaire ?
 
En ambulatoire, je suis parquée avec quatre autres femmes, de tout âge et de toute confession, allongées sur des alèses, qui font des allers-retours aux toilettes pour expulser leur œuvre de moins de cinq semaines dans l’indifférence générale. Déjà bien conditionnées, nous ne disons rien. Nous baissons les yeux. Nous avons toutes déjà le même parcours et sommes déjà irrémédiablement humiliées.
 
Je dois aller au bloc. Car moi, en plus d’avoir fait l’amour, d’avoir défailli dans ma contraception et, en plus, d’avoir tardé à déceler ma grossesse, je dois mobiliser une équipe de médecins pour un curetage. Je suis un boulet, une inconsciente infanticide. Je commence à le ressentir fort et je vais bientôt le sentir passer.
 
« Ce sont des choses qui arrivent »
 
Trois heures que j’attends sans avoir vu de médecin ni pris de décontractant, même léger. Je n’ai jamais été opérée de ma vie et j’ai peur. Je suis en chemise de nuit d’hosto, dans un brancard, j’attends… et des contractions me prennent. Le fameux petit cachet supposé « faciliter le travail des gynécos » fait son œuvre. J’expulse le fœtus dans les toilettes. Fœtus qui reste accroché entre mes jambes. J’appelle, je pleure. Mes « colocataires » sonnent une infirmière qui, avec un « ce sont des choses qui arrivent », blasée, m’envoie me recoucher et tire la chasse.
 
Les jambes en sang, prise de tremblements et choquée, je suis envoyée attendre au bloc. Entre une femme enceinte qui attend pour une césarienne et un monsieur sous sédatif, je suis visiblement la seule à arriver au bloc sans avoir eu une médication pour me détendre. J’attends encore, il fait froid.
 
Arrive alors la gynéco qui va faire le curetage. Elle pose mon dossier sur le ventre, fronce un sourcil et me demande, suspicieuse : « Pourquoi vous ne voulez pas le garder celui-là ? » Peut-être, madame, parce que je viens de le faire dans les toilettes… « Est-ce que vous avez fait aussi le placenta ? » Je n’en sais rien, madame, je n’en sais rien.
 
Au bloc, tout va vite. J’entends clairement l’anesthésiste dire qu’il « en a marre de voir arriver des femmes dans cet état ». Il me rassure. Je m’endors. Je me réveille.
 
On me reconduit dans ma salle en ambulatoire. Trois heures après un anesthésiste vient me faire sortir. Point.
 
J’ai dans le bras un dispositif contraceptif que j’ai sollicité mais dont je ne sais rien. Je viens de subir une IVG, je ne sais pas ce qui doit se passer ensuite. Je ne vois ni médecin, ni psychologue.
 
Vers un retour des avortements sauvages ?
 
Je ne m’attendais pas à des félicitations ou à des encouragements dans cette situation. Je peux même comprendre que ma décision puisse être moralement désapprouvée. Mais dans mon cas, je n’aurais pas été surprise de terminer mon parcours avec un fœtus dans un bocal après avoir subi un curetage sans anesthésie…
 
Vu ce que j’ai vécu et constaté, je ne serais pas surprise, compte tenu de la pénibilité de la procédure, du manque de gynécologues sensibilisés à la détresse des femmes et du recul des mentalités, que l’on assiste à court terme au retour des avortements sauvages et des départs en bus pour l’étranger.
 
Je conclurai en citant la petite phrase lue sur la documentation de l’hôpital :
 
« La loi autorise les femmes en situation de “détresse” à solliciter une interruption de grossesse. »
 
Je me demande à quel niveau est désormais placée la barre de la « détresse » ? Et d’ailleurs, qui a le droit de juger de la légitimité morale d’un droit ?
 
J’assume mon choix
 
Je sais que nos législateurs s’attachent aujourd’hui à bannir, non sans mal, cette « condition » précisée dans la loi. J’ai envie de dire que la lutte qu’ils mènent en ce sens va vers une saine amélioration du droit des femmes.
 
Je terminerai en précisant que ce parcours s’est également soldé par une présentation symbolique de la facture de l’intervention. 978 euros, m’a t-on précisé… Il est clair que si l’acte n’avait pas été remboursé [comme le souhaitent certains députés, ndlr], ça ne m’aurait pas empêchée de le faire, quitte à trouver des solutions alternatives dangereuses. Ou à ajouter à ma « détresse » morale une détresse matérielle dont je me serais bien abstenue.
 
Je précise, enfin, que j’assume mon choix. Je n’ai pas eu d’états d’âme à avoir bénéficié d’un droit acquis de haute lutte. En revanche, je resterai marquée à vie par la façon dont les choses se sont déroulées.