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 d’ADHEOS

Faut-il basculer dans l’illégalité pour défendre l’égalité des droits? Plusieurs militant-e-s LGBT ont franchi le pas ce week-end face à la recrudescence d’affiches et d’autocollants de la «Manif pour tous» dans les rues de Paris. «Ils ne nous laissent pas le choix, s’exclame Aurore*. Ils collent toute la nuit depuis quinze jours, y en a partout, c’est insupportable de subir ça. On se lève le matin et dès qu’on fait un pas dans la rue, il y a un tag par terre avec écrit "Adam et Eve: oui, Adam et Yves: non". C’est complètement ahurissant et homophobe! On ne peut pas laisser faire ça sans rien dire.»
 
«HOMOPHOBES DEHORS»
Pour elle et les autres, la réaction passe par quelques bombes de peinture. «On en a eu pour 120 euros ce week-end, ce qui est peu comparé aux moyens de la "Manif pour tous"», détaille Cyril*. Quand les affiches du mouvement homophobe sont trop difficiles à arracher, elles sont taguées. Sur les trottoirs, les opposant-e-s au projet de loi ont apposé des slogans comme «On ne veut pas du mariage homo». Les militant-e-s LGBT répliquent avec des «Homophobes dehors».
 
Une fois les magasins fermés, ils/elles peuvent s’aventurer dans les rues sans crainte d’être dénoncé-e-s par des commerçant-e-s. Par groupe de sept ou huit, ils/elles ciblent les quartiers dans lesquels les bénévoles de la «Manif pour tous» ont laissé des traces, qu’il s’agisse d’affiches, d’autocollants ou de tags. Pas de plan précis, juste l’envie de «nettoyer notre ville», avance Sandrine*. Comment se sont-ils/elles rencontré-e-s? Certain-e-s viennent du collectif Oui Oui Oui. Les réseaux sociaux ont permis de rallier au-delà de ce groupe. En termes d’âge et de milieu social, la bande est hétéroclite. L’aspiration à l’égalité les unit. «On a tissé des liens très forts, ce combat nous fédère, explique Cyril. On ne se connaissait pas avant.»
 
LIBERTÉ D’EXPRESSION
Dans la rue, les passants qui les aperçoivent saluent leur courage. Mais parfois, ils s’interrogent. À Saint-Lazare, Pierre, un badaud qui se dit «plus favorable au projet de loi que contre», n’approuve pas la méthode. Il estime qu’au nom de la liberté d’expression, les détracteurs/trices du mariage pour tou-te-s doivent pouvoir afficher leurs idées. «L’homophobie n’est pas une opinion, c’est un délit», rétorque aussitôt un membre du groupe. Aurore abonde dans le même sens: «S’ils peuvent coller des affiches au nom de la liberté d’expression, j’ai aussi le droit de les décoller au nom de la liberté d’expression», juge-t-elle.
 
Cette logique est inapplicable aux abords de l’Arc de Triomphe où l’intense présence policière ne permet pas aux militants LGBT de «marquer» leur territoire. C’est à quelques mètres de là que se dresse le podium de la «Manif pour tous», sous la garde de CRS. Pour Cyril, il est inconcevable que l’argent public soit utilisé pour protéger un tel événement. «Quand on voit ça, on ne peut que devenir extrémiste», s’insurge-t-il.
 
ALTERCATION VIOLENTE
 
Mais la police n’est pas partout. Peu avant 4 heures du matin ce dimanche, le groupe de militant-e-s LGBT croise Xavier Bongibault dans le quartier de la Madeleine. Emmitouflé dans sa cape, le porte-parole de la Manif pour tous ne réagit pas aux «Homophobe!» scandés par les pro-égalité des droits. Accompagné par quatre autres personnes, il continue son chemin.
 
Les militant-e-s le suivent sur le trottoir opposé, tout en continuant à le huer. Lorsqu’ils/elles parviennent à sa hauteur, ils/elles lancent des confettis faits de flyers de la «Manif pour tous». En réaction, un des membres de l’entourage de Xavier Bongibault traverse la rue et s’en prend physiquement aux activistes pro-égalité. L’une est projetée contre une voiture, un autre, Franck*, reçoit des coups au visage. Une jeune femme présente aux côtés de Xavier Bongibault s’interpose et tente de calmer le jeu, mais les insultes fusent. «Je n’ai qu’une envie, c’est d’éliminer les gens comme toi», lance le jeune homme qui s’en est pris aux militant-e-s. «C’est qui, les gens comme moi?», le provoque Franck. «Les gens qui me cassent les couilles», rétorque l’autre. Les deux garçons finissent par être séparés et les deux groupes prennent des chemins différents.
 
S’AFFIRMER
La tension retombe, les pro-égalité s’enlacent. Ils/elles ont eu chaud. Un moment, ils/elles craignent d’être suivi-e-s mais il n’en est rien. Franck préfère ne pas porter plainte: le premier coup est venu du camp d’en face, mais le contexte ne joue pas vraiment en sa faveur. Malgré les traces sur son visage, il sourit. «Avant, je n’étais pas du tout militant, raconte-t-il. Il m’a fallu ce déploiement d’homophobie pour me rendre compte qu’il existe encore un problème en France autour de l’homosexualité. Ça m’a permis de m’affirmer.»
 
S’affirmer, exister, ne pas laisser le champ libre aux opposant-e-s au projet de loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe. Quitte à devenir un-e hors-la-loi?. «Je n’ai pas le sentiment d’être une vandale, se justifie Aurore. On n’irait pas faire des choses violentes. Il n’y a pas de destruction de bien public.»
 
AMERTUME
Plusieurs partagent un sentiment d’amertume à l’égard de François Hollande. «Il aurait dû faire passer cette loi au tout début de son mandat, déplorent les militant-e-s. Les opposant-e-s ont eu le temps de s’organiser et voilà où on en est maintenant.» Dans quelques heures, le flot des manifestant-e-s se déversera le long de l’avenue de la Grande Armée. Pour les activistes qui ont pris part à cette «guerre des trottoirs» demeure la satisfaction d’avoir fait quelque chose pour se défendre face à la libération de la parole homophobe. «Nous leur montrons qu’être hétéro, homo, trans’, bi, gouine, pédé, c’est la même, chose, s’exclame Cyril. On est des citoyens, on a des droits et nous devons tous être traités à égalité pour faire progresser notre société.»
 
Vers 4 heures du matin, le petit groupe se disperse. Dans le taxi qui la ramène chez elle, Sandrine reste aux aguets. Ça et là, elle aperçoit encore quelques autocollants de la «Manif pour tous» mais n’ose pas arrêter le conducteur pour les arracher. Les éradiquer totalement de la capitale aurait réclamé beaucoup plus de moyens humains et financiers. La prochaine fois, peut-être.